Partager l'article ! Au Festival d'Avignon, Char écrasé, Fisbach dissocié, public complice.: J’arrive dans la Cour d’Honneur. Le choc. Alors que le public s’ ...
J’arrive dans la Cour d’Honneur. Le choc. Alors que le public s’installe comme si de
rien n’était, je scrute le décor des « Feuillets d’Hypnos » de René Char mis en scène par Frédéric Fisbach avec angoisse et déjà colère. Imaginez, un long loft, quasiment
dessiné par la production de TF1, sur la scène d’un lieu mythique. Cette imposante baraque, avec ses appartements, sa place, ses petits gradins, envahit toute la cour. Fisbach se fout du passé.
Il l’écrase de sa suffisance et de son bon droit d’artiste associé du Festival d'Avignon, à l’image d’un directeur des programmes d’une chaîne publique qui n’a que le vocable
« audimat » comme argument. Mais personne autour de moi pour s’en émouvoir. J’ai envie de vomir. La suite va confirmer mon dégoût…
Deux centre trente-sept feuillets, poèmes, de René Char se mettent en scène dans cette ambiance trash. Les comédiens dégueulent leurs mots (mention toute particulière à Nicolas Maury, caricature
de lui-même), gesticulent, prennent une douche, aboient. Ils déconstruisent les vers de René Char, les rendent quasiment incompréhensibles. Une entreprise de démolition est en marche. René Char,
l’enfant du pays, le résistant est ridiculisé, avec l’accent. Je commence à protester. À côté de moi, la clameur monte, mais la présence des proches des amateurs nous empêche d’aller plus loin.
Certains partent bruyamment en imitant le bruit des bottes…Quarante-cinq minutes qui font honte au théâtre français, mais toujours aucune manifestation d’un public que l’on a connu bien plus
sévère en 2005, lors des spectacles de Jan Fabre.
Après ce premier carnage, une centaine d’amateurs disséminés dans les gradins atteignent la scène. Ils l’occupent pour mieux noyer ces
comédiens. L’effet masse est impressionnant. Les textes retrouvent leur consistance malgré les quelques happenings déplacés de la troupe de Fisbach. Soudain, la fumée envahit les pièces du loft,
le lieu même où un homme nu prenait sa douche, où une femme se maquillait quelques miniutes auparavant. Fisbach simule les chambres à gaz. En l’espace d’une heure, il transforme le décor pour
manipuler l’histoire à sa guise, utilise des amateurs pour revenir au théâtre, enferme le public dans la passivité (comment peut-il protester alors qu’il est métaphoriquement sur scène ?).
Resister aurait été de descendre, de monter avec les amateurs pour mettre fin à cette mascarade. Nous sommes plusieurs en avoir envie mais le courage nous manque. Lors des applaudissements
complaisants d’une partie du public, alors qu’une autre reste silencieuse comme sidérée, je me dirige vers les comédiens pour leur tendre un poing vengeur (« c’est une
honte »).
Je quitte la cour. Je repense aux leçons de résistance données par Edgar Morin dans l’après-midi lors du « Théâtre des Idées » devant un nombreux public. Je pense à son
sourire, à sa pensée lumineuse. Je l’imagine aux côtés de René Char. Mais j’ai mal partout. Deux amis me rejoignent dans un café. Miracle du Festival, nous entamons un débat avec un couple
d’Allemands. Ils sortent de la Cour d’Honneur. Ils y ont vu une « bonne lecture publique » (Fisbach perd son statut de metteur en scène !), s’attristent sur les chambres à
gaz, saluent les amateurs pour avoir procuré du corps au texte. Nos échanges sont beaux, lumineux. Edgar Morin est là,presque parmi nous.
Monsieur Fisbach n’existe déjà plus. Il peut ranger son loft. Il n’aura même pas les honneurs de l’histoire. Juste la honte de l’avoir bafoué.
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Après avoir failli participer à l’aventure « feuillets » comme amateur je me demande encore si Fisbach qui est pourtant quelqu’un de très sympathique mais pas très marrant,(il dégage une forme de pessimisme triste )est Infiniment prétentieux («Mettre en scène ce qui n’est pas « montable ») ou naïf. En tout cas il me semble certain qu’il a été dépassé par le défi qu’il s’est imposé à lui-même.
Enfin de compte je me demande si j’irai encore assister au rencontres que le Festival d’Avignon organise tout au long de l’année avec les avignonnais pour présenter les artistes à venir. Souvent séduit par leurs présentations et presque toujours extrêmement déçu par le résultat. (JL Wild, Fisbach, Linyekula, M. Bauer). Je crois que gens doivent avoir la même capacité de conviction et de séduction auprès des programmateurs du théâtre public et des « subventionneurs ». Il me semble qu’à leur égard on pourrait appliquer la théorie développée par M. Onfray dans l’archéologie du présent et que je résume ainsi. Dans l’art contemporain (comptant pour rien disait un certain « slameur») le discours que produit l’artiste sur son œuvre devient plus important que l’œuvre elle-même.
Merci et bravo pour ce grand spectacle.
Vous évoquez "un travail de mémoire" avec les "outils de notre aujourd'hui". Les effets de cabaret sont d'aujourd'hui? Le loft, c'est la modernité? La laideur visuelle et auditive, c'est "aujourd'hui". Certes, notre société contemporaine regorge du 'n'importe quoi". Etait-ce une raison pour le plaquer à René Char? Permettez moi de trouver bien plus moderne Edgar Morin, Ariane Mnouchkine, Jean-Pierre Vincent plutôt que ces acteurs de pacotilles dans un décor de carton pate.
Je pense aujourd'hui que seul un chorégraphe aurait pu mettre en scène ces feuillets. Le corps aurait pu traduire sur scène la profondeur de la poésie de Char.
petit conseil dans le "off": allez voir "milena de Prague" au Théâtre des corps saints. C'est émouvant et beau; cela nous change de la laideur du théâtre de fisbach.
On parle ici et là de "crimes esthétiques" mais n'est-ce pas un peu exagérer ? Char, lui, est en droit de nous parler de crimes, tout comme Edgar Morin, mais la mise en scène de Fisbach, c'est seulement du théâtre...
Peut-être faudrait-il pour calmer un peu les esprits et éviter ces divisions que je trouve exprimées assez violemment (théâtre amateur / théâtre pro ; moderne / classique ; animation / art...), lire René Char seul dans son coin et s'abstenir de le mettre en scène. En tout cas c'est ce qui semble découler de votre analyse (ressenti dont je ne me fais pas l'écho mais que je comprends tout à fait), ou bien alors que suggérez-vous pour faire entendre ces Feuillets aujourd'hui ?
Encore un effort, et il mettra en scène sa propre ombre...
En conduisant vos lecteurs et la claque néo-con qui va se faire bronzer à Avignon à dévoiler leur répugnante anthropologie pétainiste, Frédéric Fisbach a fait un excellent travail de metteur en scène, éminemment contemporain puisqu'il ne met pas en scène des points de vue, mais des mode d'être ou, plus exactement, le conflit entre celui de la Résistance terroriste et fouteuse de merde, d'une part, et, d'autre part, celui du pétainisme reconverti en sarkozisme qui voudrait imposer son obsession maniaque et infantile de la recherche de l'harmonie sans fin, dans ses SUV, sa téloche et dans la création théâtrale.
C'est la première fois que je lis votre blog. Je pense que ce sera la dernière. Car j'ai autre chose à faire qu'à y perdre mon temps à y lire les mêmes niaiseries que dans Le Figaro et dans Télérama.